RAPPORT DE LA TABLE RONDE III : « LE FRANÇAIS, LANGUE DE LA DIVERSITÉ CULTURELLE » |
La dimension de la diversité, appliquée à la langue française, s'impose comme l'un de ses atouts majeurs, tant en ce qui concerne son contenu, son corpus, son statut et son environnement. L'introduction de Jacques Attali, écrivain, a eu le mérite de baliser le champ de la géopolitique de la langue française face à la question de la diversité et d'affirmer que celle-ci devait être acceptée comme une richesse, volontairement assumée par un ensemble humain, en expansion économique, culturelle et sociale. Les interventions successives de Jean-Marie Klinkerberg Professeur à l'université de Liège, de Zahida Darwiche-Jabbour professeur à l'université libanaise de Tripoli, de Makhily Gassama, critique littéraire, Représentant sous-régional de l'UNESCO au Gabon, de Vu Thi Minh Huong Directrice adjointe du Centre national des archives à Hanoï ainsi que celles et d'Abderrahmane Tenkoul vice-doyen de la Faculté des Lettres de Fès au Maroc, ont illustré cette capacité de la langue française à des disponibilités multiples. Elle est, en effet, langue de la diversité de plusieurs manières.
D'abord, elle est plurielle en tant que l'une des langues du monde qui véhiculent des cultures les plus diverses, grâce à son expansion sur les cinq continents. Elle serait donc l'une de ces passerelles reliant des univers aussi différents, aussi éloignés les uns aux autres comme l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Amérique du nord ; ou comme l'Asie-Pacifique, les Caraïbes et l'Europe centrale et Orientale. Dans son aperçu géopolitique, Jacques Attali a rappelé que le français avait une spécificité, qu'il ne partageait dans le monde qu'avec l'anglais, l'espagnol et le portugais : ce qu'il est une langue nord/sud. De plus, il est le seul, avec l'anglais, à ne pas être le reflet d'une seule puissance coloniale. Il peut donc offrir, s'il sait jouer ses cartes, un autre choix que l'anglais dans la recherche d'une modernisation.
La langue française est plurielle aussi simplement dans sa morphologie, comme dans son usage. Si elle est ici langue maternelle, elle est là-bas langue officielle et ailleurs, langue étrangère ou, simplement, langue d'enseignement. Son corpus connaît lui aussi une diversification, à la fois géographique et thématique. Le français de Quebec apparaît comme différent de celui du Sénégal ou de Marseille. De même, le français des affaires se veut distinct du français des sports. Et la langue des jeunes ne cesse de revendiquer son autonomie par rapport à la langue classique. A tous les groupes de locuteurs, il faut reconnaître le droit à l'invention de la langue et dans cette langue, a plaidé Zahida Darwiche-Jabbour. Car, dans des contextes diversifiés et, suivant des circonstances historiques différentes, la langue française joue un éventail des rôles spécifiques. En Afrique, c'est l'instrument d'expression de l'africanité et le soutien des langues africaines, explique Makhily Gassama ; au Vietnam, rapporte madame Huong, elle est la langue spécialisée des sciences sociales et de la recherche scientifique. Au Maghreb, après avoir survécu à l'arabisation, elle semble connaître une vigueur nouvelle comme outil de communication, tout en portant secours aux langues locales. Autant d'éléments qui prouvent sa vitalité dans le monde.
Au Liban, l'arabe la langue de l'identité culturelle, l'anglais est la langue des affaires mais le français est la langue porteuse des valeurs. Effectivement, une autre dimension de la pluralité du français réside dans la différence des langues qui cohabitent avec lui. L'anglais, l'espagnol, l'arabe et le portugais notamment dans la vie internationale ; les langues dites régionales dans l'espace hexagonal et en région wallone; les langues des pays d'Europe centrale et orientale qui, se réclamant de la Francophonie, coopèrent avec lui sur le champ de l'Union Européenne ; les langues africaines et créophones enfin qui lui servent de relais pour dialoguer avec toutes les couches des populations du Sud et, à qui il sert à son tour de relais pour l'accès à la mondialisation. Un défi tout azimut pour le dialogue des cultures et des langues.
La conclusion qui s'impose est qu'il faut quitter le domaine du simple constat de la diversité présente pour aller plus loin. L'élaboration des stratégies de partenariat linguistique doit donc quitter le domaine du vœu pieux pour être prise pour une nécessité existentielle. Le défi pour la Francophonie, c'est d'inventer l'art de gérer la diversité et d'en faire un instrument de solidarité agissante et de dialogue concret. L'acte premier de cette stratégie résiderait dans une sorte révolution du regard, énoncé par Jacques Attali. Il faut penser le français , plaide-t-il, non pas comme la langue d'un pays (ou de quelques pays) mais celle d'une communauté géopoliticolinguistique globale et se donner les moyens de rendre cette communauté désirable. L'appartenance à une langue tend à devenir plus importante que l'appartenance à un territoire. D'ores et déjà, le monde de l'internet a fait apparaître l'existence d'un continent virtuel qui attire nombre d'immigrants virtuels. S'il est dominé, aujourd'hui, par l'anglais, le monde de la toile peut donner vie à bien d'autres langues, par le regroupement virtuel des gens dispersés.
Cette promotion du« désir de français », au lieu de celle du « désir de France » devrait rendre plus aisée la mise en œuvre d'actions concrètes, dont certaines ont d'ores et déjà été identifiées par les intervenants. D'abord, la réhabilitation et la promotion des littératures francophones en tant qu'espace de dialogue des cultures semble s'imposer. Makhily Gassama préconise, à ce sujet, l'introduction des œuvres négro-africaines et arabo-berbères dans les programmes scolaires et universitaires des pays d'Europe et d'Amérique, au cas elles ne le seraient pas encore ou sinon insuffisamment. Il recommande aussi la prise en charge des langues africaines, au niveau de la recherche, de la publication et de la diffusion. L'appui à la traduction du français et en français, en tant que multiplication des passerelles entre langues, a également été souligné, de même que la mobilisation des industries de loisir en langue française à l'image d'Hollywood et le développement d'universités et bibliothèques virtuelles en français. Il serait également important de rendre attractive l'appartenance à la communauté francophone grâce au rattachement de la langue française à un certain nombre de valeurs, comme celle de liberté, de démocratie, de développement et de paix.
De manière globale, on peut estimer que la Déclaration et le Plan d'Action de Cotonou, adoptés le 15 juin 2001 par les Ministres et Chefs de délégation à la IIIè Conférence ministérielle sur la Culture, constituent une avancée dans ce processus de prise de conscience. Ils constituent l'amorce de la volonté de prise en charge de la diversité culturelle et linguistique, préfiguration des rapports qu'on souhaite voir s'instaurer entre tous, dans le cadre d'une mondialisation humanisée.
Isidore NDAYWEL E NZIEM
Rapporteur