Journée internationale de la Francophonie - Colloque «Le français, langue du monde»

TABLE RONDE III : « LE FRANÇAIS, LANGUE DE LA DIVERSITÉ CULTURELLE »

Intervention de M. Makhily GASSAMA : La langue negro-africaine au secours de la langue française

Représentant Sous-Régional de l'UNESCO, Libreville. Il a successivement occupé les fonctions de premier conseiller culturel du Président Léopold Sédar Senghor, Directeur général de la Culture à l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (A.C.C.T.)., Ministre de la Culture au Sénégal, Ambassadeur du Sénégal en Guinée - Conakry.

Comme il est question de « langue » et de « diversité » et puisqu'il s'agit de francophonie, qui est plurielle, je voudrais soumettre, à votre méditation, le témoignage que voici de Léopold Sédar Senghor sur la toute puissance de la langue dans la formation de l'homme et de la collectivité : « Quand le roi Koumba Ndofène Diouf venait rendre visite à mon père, il le faisait en grand cortège, à cheval, entouré de quatre troubadours, également à cheval, qui chantaient ses louanges en s'accompagnant du tam-tam d'aisselle. Il y avait une simplicité remarquable dans tout cela et, en même temps, la solennité d'un rituel. Je me rappelle les conversations des deux hommes. C'était le type même du dialogue négro-africain, avec son ton serein, ses mots choisis, ses formules de politesse…C'est ce souvenir qui m'a donné le plus l'impression qu'il y avait une civilisation négro-africaine, qui m'a marqué d'une façon indélébile ».[1]

Ainsi donc, c'étaient aux richesses de la langue maternelle, aux charmes qu'elle sait exercer sur toute âme sensible, que nous devons l'œuvre d'un des plus grands penseurs et d'un des plus grands poètes du XXè siècle. C'est la langue sérère, de par ses vertus d'expression et de communication, de par ses valeurs hautement créatrices, donc humaines, à l'instar de celles de la plupart des langues agglutinantes, que sont les langues africaines, qui tissa l'extraordinaire destin de ce Négro-Africain que fut Léopold Sédar Senghor : la défense et l'illustration de la civilisation négro-africaine tout au long du siècle écoulé. C'était au grand étonnement à la fois de l'administration française et de l'élite intellectuelle africaine – suscitant un véritable scandale de part et d'autre - que la toute première conférence, dans son pays, du jeune et premier agrégé de grammaire française du continent, porta sur la défense des langues négro-africaines, véhicules précieux du patrimoine culturel.

Il est à reconnaître qu'aucun, parmi les meilleurs écrivains négro-africains de langue française, - poètes, romanciers, dramaturges, conteurs, - ne fait table rase, de gré ou de force, des vertus de la langue maternelle dans sa création littéraire. Pourquoi donc ? Parce qu'il n'est pas aisé de renoncer délibérément à sentir en langue maternelle, elle qui a traduit et nous a transmis, au berceau, les premiers frémissements et les premiers murmures de l'univers. « Quand je suis allé à la Mission catholique de Ngasobil, en 1914, écrit L. S. Senghor, je pensais, déjà, en wolof. Un an après, je pensais en français […] ; mais je sentais toujours en sérère ».[2] C'est dire, en d'autres termes, que la maîtrise d'une langue autre n'exclut pas le rôle dynamique, parce que primordial, de la langue maternelle dans l'expression de nos sentiments, dans notre appréhension du monde.

On comprend pourquoi l'agrégé de grammaire détruisit ses poèmes - imités de la poésie romantique et symboliste française - antérieurs à la recherche qu'il mena sur les poètes négro-africains de langues africaines. « C'est en traduisant leurs poèmes, avoua L. S. Senghor, que je me suis aperçu que le vers négro-africain, traduit en français, débordait l'alexandrin. C'est alors que j'ai détruit tous mes poèmes et, repartant de zéro, que je me suis mis à la recherche d'un vers nouveau, que j'ai fini par trouver dans le verset de Paul Claudel, comme de Charles Péguy et de Saint-John Perse ».

Voilà la langue française et les langues négro-africaines au grand rendez-vous du donner et du recevoir, qui est loin d'être une vue de l'esprit, moins encore une utopie. Les premiers grands poètes nègres l'ont compris et leur fidélité aux vertus des langues africaines leur avait permis de créer des chefs-d'œuvre parmi les chefs-d'œuvre de la littérature française. Mais l'époque était à la révolution, parce qu'elle était à l'angoisse, au doute, à l'incertitude, aux désordres matériels, spirituels et intellectuels, semés sur toute la planète par les Grandes Guerres, surtout sur cette partie que L. S. Senghor appelait, parfois ironiquement, « la presqu'île Europe ». Le cubisme, l'expressionnisme, l'existentialisme, le surréalisme, - surtout le surréalisme ! - n'étaient rien de moins que les témoins révoltés de ce monde auquel ils cherchaient désespérément à substituer un monde nouveau.

Et c'est, précisément, durant cette période de re-naissance, que nos grands poètes ont fait un retour spectaculaire aux sources négro-africaines, à la rencontre de leurs racines ; et toutes leurs trouvailles, de par leurs nouveautés, leurs singularités, étaient attribuées, à tort, aux mouvements de pensée de l'époque. Il s'agit là d'un détournement qu'il convient de corriger tôt ou tard. Ce que firent, déjà, à l'adresse du poète Léopold S. Senghor, les poètes français Alain Bosquet, Jean Claude Renard et Pierre Emmanuel.[3] C'est que, en ces temps de graves incertitudes intellectuelles et spirituelles, une seule chose était certaine, comme à l'époque de Victor Hugo, qui correspondait, comme la nôtre, à un grand détour de l'histoire de la civilisation albo-européenne : la nécessité de renouveler l'expression pour l'adapter aux réalités nouvelles. Voilà donc nos poètes de « l'Exil-Passion », nos premiers grands poètes de langue française – Léon-Gontran Damas ou le tam-tam enragé, Aimé Césaire ou le Prométhée délivré, Léopold Sédar Senghor ou la braise sous la cendre, David Diop ou le chantre de l'Innocence et de l'Espoir – les voilà donc, vaillants héritiers de la culture négro-africaine, à la quête d'un nouvel art, d'une nouvelle esthétique du mot : certes, même but que les surréalistes, mais motivations nettement différentes. Là, par la puissance créatrice du mot, on s'armait contre le vide, contre l'ennui ; ici, par la puissance créatrice du mot, on luttait contre l'injustice, contre l'exclusion et pour un monde plus moral, plus équilibré.

Pour mieux maîtriser la poétique négro-africaine traditionnelle, Léon-Gontran Damas, comme Léopold S. Senghor, s'était exercé à la traduction en français des poèmes rongué, fanti, bassouto, toucouleur et bambara.[4] Nous savons que Léopold S. Senghor a détruit ses poèmes d'avant 1935, composés avant d'avoir maîtrisé la poétique traditionnelle de son canton. Le recueil Pigments de Léon-Gontran Damas, véritable coup de gong, fortement inspiré du style négro-africain, a été traduit ou, mieux, restitué en baoulé ; ainsi rendu en langue africaine, « son style vivant, rythmé, incisif, toucha les indigènes qui récitaient ses poèmes en refusant de se laisser mobiliser en 1939. Le livre fut aussitôt interdit ».[5]

Si Aimé Césaire, avec son style bambara, Léon-Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor, David Diop, avec son style malinké,[6] et tant d'autres illustres poètes de la génération suivante ont « touché » juste, c'est qu'ils ont su exploiter judicieusement les ressources des langues et des arts négro-africains, et ont su utiliser, dans une langue française apparemment classique, le langage de leur peuple. La langue et le langage, voilà deux grandes réalités, dans le moule de l'écrivain négro-africain, qui appartiennent à deux univers distincts ! Son art, s'il le veut original et efficace, consiste à réconcilier les deux univers.

On comprend la portée de cette confession, émouvante par sa sincérité et sa profondeur, du poète français Alain Bosquet, s'adressant à Léopold Sédar Senghor, comme s'il s'adressait à l'ensemble de nos grands poètes, dans sa Lettre à un poète, Lettre à un continent : « Un quart de siècle durant, je vous ai lu en Occidental et, sans doute, dans le secret espoir de devenir, grâce à vous, un peu moins un Occidental […]. C'est donc – me dicte mon esprit trop cartésien – l'Afrique tout entière qui me vient en vos poèmes, ce quatrième continent de la poésie, avec l'Occident, l'Inde et l'Extrême-Orient, dans sa singularité, qui est d'appréhender le monde autrement que ne le font les poésies déjà entrées depuis des siècles dans notre sensibilité planétaire. Que cette acclimatation ait lieu en français prouve que rien d'essentiel ne peut être aliéné. Vous nous faites l'honneur de nous aider à vous comprendre, l'Afrique et vous, dans notre langue. Pour vous en remercier, cette lettre est presque inutile : il y faut « le téléphone de l'aorte ».[7]

Il n'y a pas meilleure conclusion à ce bref exposé sur l'apport des langues négro-africaines à la langue de Molière, langue de la diversité par excellence, que les mots sublimes que voilà du poète français, Alain Bosquet. Que peut-on arguer concrètement de ce témoignage ?

Il a fallu beaucoup de temps à la communauté francophone pour réaliser ce que le père spirituel de la Francophonie et intellectuel de l'Agence Intergouvernementale appelait ses « folies ». La communauté francophone ne pourrait-elle pas poursuivre courageusement ces « folies » par quelques actions majeures et efficaces pour le renforcement d'un franc dialogue des cultures et de la fraternité francophone ?

1°- Introduction des œuvres négro-africaines et arabo-berbères dans les programmes scolaires et universitaires des pays d'Europe et d'Amérique francophones.

2°- Ouverture à ces œuvres, sans hypocrisie, des médias du Nord francophone, toujours frileux quand il s'agit des productions de l'esprit venant du Sud. Pourtant – comme le reconnaissent les grands génies de l'Hexagone – ces œuvres véhiculent d'autres dimensions de l'homme, d'autres réalités francophones.

3°- Nous savons désormais ce que ce génie francophone qu'était Léopold S. Senghor doit, dans ses productions littéraires et philosophiques de langue française, à la langue maternelle. Pour l'enrichissement du français, langue de la diversité, la communauté francophone pourrait soutenir efficacement :

  • la recherche dans le domaine des langues africaines ;

  • la publication et la diffusion des résultats des recherches ;

  • la formation des interprètes et traducteurs non seulement dans le sens français-langue africaine-français, mais aussi dans le sens langue africaine-langue africaine.

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